jeudi 25 juin 2009
Escalade (2)
...
Toujours affalée sur sa chaise, ma rescapée revient à elle...
Elle a d'abord jeté un regard alentour puis, de façon comique, prise d'un léger doute elle a brusquement entrouvert sa couverture, comme pour vérifier quelque chose dans l'entrebâillement. Ce qu'elle y voit confirme se qu'elle pressentait : elle est nue. Elle me fusille soudain de ses yeux bleus !
- Et c'est toi qui m'as...
- Et qui veux-tu que ce soit ? Tu aurais préféré geler sur place ?
- Mais merde, tu...
La conversation qui menaçait d'être complexe tourne court. Elle essaie bien de prendre une mine renfrognée mais ce ne doit pas être dans ses habitudes. Elle sourit et ramène sur elle toute la couverture.
- Oui, bon...Ca va. Merci...
- Tu devrais peut-être te changer...
- C'est que j'ai pas de quoi...
- Même pas une petite culotte ? Les filles emportent toujours des douzaines de petites...
- Non ! Pas envie. Fait trop froid ! Ch'uis bien là... On mange ?
- A l'instant chère Marquise ! Soupe soja, jambon, fromage, pain humide...
Au dehors, la tempête se poursuit, inlassable. Pluie à l'horizontale sous les bourrasques, et non loin, un orage qui tourne et va finir par nous tomber dessus.
- Et tu fais quoi demain ?
- La crête des Joumes, puis la Pointe... Et toi ?
- La Dent de l'Ours... On se verra... De loin...
Dans le fracas de la tourmente, un petit bout d'éternité paisible vient de s'installer dans la cabane. En quelques mots, se tisse autour de nous un cocon douillet. On parle un peu, on boit un peu, du thé, du vin... Juste un peu... Je la regarde. Enveloppée dans sa bure de nonne elle n'en est que plus attirante... Le sait-elle ? Comme des bulles inopinées qui pétillent à la surface de ma conscience, me reviennent les images de son corps entrevu. Moi qui croyais ne pas l'avoir regardée ! Des épaules rondes et bronzées, un ventre plat, ses seins et la marque pâle d'un petit soutien gorge sur sa peau hâlée, l'empreinte blanche d'un maillot, un grain de beauté très bas sous son nombril, une toison presque noire... Et la ligne impertinente d'une fente encore muette...
- Tu es seul ?
- Pardon ? ... Là ? ... Oui...
- J'ai froid, dit-elle. Je vais dormir...
Elle se lève. Traverse la pièce...
D'un mouvement ample qui la dépouille de son plaid, elle étale son sac de couchage, s'offre candidement à la lumière des premiers éclairs et disparaît dans le duvet. Je rejoins donc le mien, à côté d'elle, me déshabillant en catimini...
L'orage explose ! Agressif, électrique. La foudre frappe en continu les sommets alentour et renvoie ses éclats par l'unique fenêtre du refuge qui frémit de toutes ses planches. De temps à autres quelques roches dévalent les pierriers voisins, ricochent ici ou là dans un bruit de canonnade.
- Mais c'est quoi, ça, dit ma voisine... La fin du monde ?
- Pas encore. Dors...
- Tu en as de bonnes ! Avec ce bordel... Et puis j'ai froid !
- Fallait mettre un pull... Ou une culotte...
- Et puis non, j'ai pas froid en fait... J'ai peur, voilà ! Pas toi ?
Je me dispense de répondre, parce qu'en réalité je n'en mène pas large ! Je cherche quelque chose pour la rassurer, j'ouvre la bouche pour le lui dire mais reste coi lorsque je vois sa silhouette irréelle se dresser... Son corps luit par intermittence dans le stroboscope des éclairs. Et c'est un ralenti de son mouvement vers moi... Un bras, un autre, des seins tendus dans la lumière, une hanche qui se creuse... Elle se glisse dans mon sac de couchage. Ses jambes se mêlent aux miennes, son sexe contre ma cuisse, le mien sous ses doigts, son nez dans mon cou...
Son odeur, son odeur, son odeur...
- Tu sais... Moi, quand j'ai peur...
mercredi 20 mai 2009
Escalade (1)
Trois-quarts d'heure, et j'y suis…
Sous l'éperon rocheux j'aperçois le refuge où je vais passer la nuit. Demain, je grimperai vers la "Dent de l'ours". Alentour, les pointes enneigées se teintent de rose, de violet, de parme. Magnifique. Si ce n'est qu'au sud une masse de nuages couleur de plomb court vers moi et ne me dit rien qui vaille. Il va tomber des cordes et ce n'était pas prévu ! Trois-quarts d'heure… C'est faisable : j'arriverai avant le déluge. En tout cas, bien avant le mec que je vois en contrebas, petite silhouette orange qui progresse encore sur la vieille moraine…
Le refuge. Une grande cahute accrochée sur une vire, sous un dévers… La porte de bois ouvre sur une pièce unique. Un placard à provisions que chacun veille à ne jamais laisser s'épuiser, un réchaud, une table, six chaises, un vieux poêle à alcool… J'ai une pensée pour les gars du pays qui ont un jour monté cette antiquité jusqu'ici ! Au fond, une modeste mezzanine agrémentée de paillasses : c'est le dortoir ! Huit places, dix à condition de se serrer un peu. Dessous, on entrepose les sacs, les cordes, les chaussures.
Lorsque j'y arrive, le vent se lève, la température chute d'un coup et la pluie commence à tomber, mêlée de grésil tandis que la tempête s'attaque consciencieusement à chaque planche de la cabane qui branle sous la tourmente. Je m'installe : le feu d'abord, l'eau ensuite, pour le thé, la soupe… Et puis deux bols, deux assiettes, puisque de toute évidence j'aurai ce soir un compagnon. Nous échangerons nos itinéraires, nous nous dirons trois mots, les yeux déjà perdus dans le silence : c'est comme ça en montagne. L'essentiel...

J'ai cru soudain que la porte avait cédé sous la bourrasque ! Mais dans l'encadrement une ombre hésite sous son bonnet auréolé de cristaux de glace, avance d'un pas, vacille et s'affale dans mes bras : le jeune type qui me suivait vient de se prendre l'orage et la pluie glaciale. Au bord de l'épuisement et de l'hypothermie, il me fait un petit malaise, paumé à 2500 mètres d'altitude ! Je ferme la porte, vire son sac, je l'assieds tant bien que mal devant le poêle…
Premiers gestes d'urgence, je le secoue, le tarte un peu, le masse et remarque en le malaxant que le gars n'est pas un gars : c'est une fille ! En fait, j'ai eu un doute en découvrant son visage que lui bouffait son bonnet... Mais dans le feu de l'action, j'ai à peine remarqué les sourcils fins, les lèvres pulpeuses, la peau douce : l'objectif c'était de lui retirer ses vêtements trempés, de le réchauffer, de le frictionner. J'en ai eu un autre de doute en retirant sa chemise orange : elle lui collait au corps et ça lui faisait des pectoraux impressionnants. Sauf que ce n'était pas des pectoraux ! Et sous sa chemise, il avait une sorte de brassière, un soutien-gorge de sport en quelque sorte, le genre de truc élastique, sans agrafe ni rien, comme un t-shirt trop court, et moulant... Très moulant. Et en le lui retirant, je n'ai plus eu de doute du tout. Mais c'était étrange : j'ai noté l'information dans un coin de mon cortex reptilien et j'ai poursuivi ce que j'avais entrepris : la déshabiller, et vite parce qu'elle était complètement gelée, pour la sécher et la frictionner vigoureusement... Ses seins humides (Et beaux ! Pas énormes les seins, que j'ai pensé, mais beaux, nom de dieu, avec les pointes turgescentes comme des petites fraises des bois)... Ses seins humides donc, luisaient à la clarté vacillante du poêle. J'ai attrapé une couverture pour l'envelopper dedans puis j'ai retiré ses godasses, ses chaussettes, son pantalon... Et quand je suis arrivé à la petite culotte tout aussi trempée que le reste, j'ai eu une courte hésitation métaphysique !
Très courte, l'hésitation ! Fallait pas tergiverser : j'ai saisi le slip bleu pâle (tiens, ça va bien avec ses yeux, que je me suis dit pour essayer de penser à autre chose qu'à la petite motte inconnue qui bombait sous le coton et que j'allais dénuder...) et je l'ai fait glisser le long de ses jambes...
Elle était affalée sur la chaise, la tête renversée en arrière, les bras ballants, les cuisses légèrement ouvertes. Et dans les vaps... Je crois bien que j'ai eu très peur, là... Putain, tu vas revenir à toi, oui ! Je lui ai enfourné deux sucres dans la bouche, je lui ai fait boire du thé bouillant. Avale merde ! Je lui ai déviré une ou deux beignes que j'ai regrettées immédiatement, puis je l'ai emmitouflée, serrée, frictionnée, massée, cajolée... Je lui ai même mis les pieds sous mon pull pour les réchauffer ! Allez mon Doudou, reviens s'il te plaît... Au dehors, c'était l'enfer : l'orage, le vent, le vacarme de la tempête... Je me suis couché sur elle...
Je ne sais pas combien de temps ça a duré cette histoire mais au bout d'un moment elle a bougé et j'ai entendu une petite voix qui sortait de la couverture :
- Bordel, mais c'est quoi cette connerie ?!
(A suivre...)
mardi 14 avril 2009
Au bord du fleuve
Aborder...
Les rives mystérieuses d'une terre inconnue.
Aborder une inconnue.
Lui dire qu'on la trouve jolie.
Charmante. Séduisante.
Lui dire pourquoi...
Lui parler de son sourire,
d'un éclat surprenant du soleil dans ses yeux dorés
et du temps qu'il fait...
Douceur printanière, ciel clair et vif, sa jupe qui vole un peu, qui frissonne avec les herbes hautes au bord du fleuve... Reflets de l'eau sur la berge. Et sur le hâle de ses bras nus, comme du vif argent qui joue...
On dirait... Une peinture de Monet peut-être ?
Regard dubitatif,un brin moqueur...
Oui... "Femmes au jardin"... ou "La jeune femme à l'ombrelle" !
Elle rit.
Ce n'est plus la mode des ombrelles ?
Dites, vous n'avez jamais rêvé d'être dans un tableau ?
Elle lève un sourcil et dit vaguement que oui, peut-être...
Si ?! Attendez... Inclinez la tête de ce côté... Quelle lumière !
Lui dire que l'on pourrait faire une photo...
Mais si ! Oui, là, maintenant. Pourquoi pas...
Ne pas attendre
Lui emprunter son image, la saisir dans le viseur
Recommencer, changer d'angle... La prendre...
Elle remonte gravement une mèche brune sur son front.
Elle regarde l'objectif
S'imagine dans l'image.
Prise...
Mais... Les dames de Monet sont très habillées !
Renoir, alors ! La texture qu'il donne à la chair de ses modèles...
Douceur, tiédeur... Sensualité...
Comment ça, je dis n'importe quoi ?
Son débardeur glisse sur son épaule.
Dans mon viseur, ses seins pointent sous l'étoffe.
Elle s'étend sur l'herbe.
Sa jupe chiffonnée remonte sur sa cuisse nue, monte encore.
Vous savez... Oui, une autre...
Vous aimeriez... ?
Lui dire que l'on pourrait faire d'autres photos. Plus tranquillement, plus...
Chez vous, peut-être. Oui ? Vous aimeriez ?
Elle a pris ma main pour se relever.
Elle a chassé quelques brindilles accrochées à ses vêtements.
- Venez, dit-elle, c'est à deux pas...
Je pense à Renoir...
vendredi 20 mars 2009
Troisième lettre à une inconnue
Mon insaisissable impatiente,
Rendez-vous à l'heure dite en ce lieu convenu et connu de vous seule...
Vous n'aurez pas à patienter trop longtemps.
Il se peut d'ailleurs que je m'y rende avant vous et que je vous y attende moi-même longtemps... J'en profiterai pour rédiger mentalement la correspondance que nous n'avons jamais échangée, sinon dans nos rêves. Des dizaines de lettres où vous me parlerez de moi, où je vous parlerai de vous.
Et lorsque je vous aurai attendue, lorsque vous ne serez pas venue et que je vous aurai tant aimée de vous avoir tant attendue en inventant et réinventant notre histoire, j'irai prendre un verre au bistrot du coin pour vous attendre encore et je vous commanderai un thé...
Au cas où...
lundi 16 mars 2009
De fil en aiguille...
Je flâne, noctambule et solitaire le long d'une avenue déserte lorsqu'une petite voix venue d'ailleurs me tire de ma rêverie…
- Monsieur, s'il vous plaît ! Monsieur…
Une élégante brunette s'agite dans son cabriolet, empêtrée dans sa ceinture et vaguement brumeuse. Son œil pétille toutefois d'une étonnante malice.
- Ils m'ont bloquée… Ne pourrai jamais sortir d'ici, moi… Prise devant, prise derrière… Comment voulez-vous…
Elle rit.
Brusque coup d'accélérateur ! Bruit de verre pilé à l'arrière… Elle enclenche une première vrombissante, torture le volant, finit sa course dans la berline noire de devant dont l'alarme hurlante et clignotante se met en route…
- S'il vous plaît… Vous me sortiriez de…
Elle rit, elle pleure. Je ne sais plus trop. Elle non plus. Adorable… Elle se pousse côté passager, chiffonnant sa jupe qui s'accroche au levier de vitesses. Dans un sursaut menaçant, le moteur cale.
Bon, d'accord…
Vingt-cinq athlétiques coups de volant plus tard et sa voiture enfin dégagée, je tente de prendre congé lorsque…
- Nooon ! Attendez. Je ne suis pas très… Je ne peux pas… Ça vous ennuierait de me conduire jusque chez moi ? C'est juste là… S'il vous plaît ! Vous voulez bien ?
Je lui dirais bien qu'elle n'a qu'à rentrer à pied, que ça lui remettrait les idées en place, que… Mais à l'observer plus attentivement, je suis pris d'un doute. Et si elle allait s'effondrer dix mètres plus loin ? Si elle se perdait ? Si elle se faisait agresser ? Et sa voiture en double file ? Ok, j'ai compris...
Bien droite sur le siège passager, elle remet en place le col de son chemisier, lisse sa jupe curieusement courte tout à coup et me donne quelques indications sur le trajet, la façon de m'y prendre… Droite, gauche, deuxième feu… C'est là. Place libre miraculeuse devant l'entrée d'un immeuble cossu. Sortie chancelante du véhicule, restitution des clefs, remerciements, mondanités… Elle s'éloigne, s'écroule sur les marches, se relève, digne. En larmes… Et merde !
- Vous…
5, 4, 7… non 3 puis A… Bzzz !
Nous passons victorieusement l'épreuve du digicode. Le hall s'inonde soudain de lumière, je nous vois dans douze miroirs à la fois : couple approximatif qui m'est étranger, moi un peu défait à force de la hâler, elle qui s'accroche à moi, petite femme menue, brune, paumée. Belle ! La porte de l'ascenseur s'ouvre, tentante… Se referme sur nous en soupirant...
- Je crois que je vais...
Au milieu du salon où j'ai réussi à la conduire, elle lâche prise, glisse le long de ma veste, s'accroche dangereusement à ma ceinture... S'endort, un sourire d'ange sur les lèvres, tandis qu'un chat persan sorti de nulle part se frotte à mes jambes en ronronnant ! Eh bien, me dis-je, allons-y... Je la remorque plus que je ne la porte jusqu'à une chambre et la débarque sans façon, en travers, sur le grand lit, jambes pendantes.
Elle ouvre un œil.
- Mes chaussures... me déshabiller, dit-elle en se trémoussant.
Ah, non !
Juste la remettre dans le bon sens, lui retirer ses escarpins, me tirer vite fait, bordel ! Un téléphone sonne dans l'immeuble, une porte claque. Le chat miaule à fendre l'âme. Dans ma retraite, je passe devant la cuisine, trouve un paquet de croquettes... Et si elle avait eu un chien, me dis-je un peu rêveur, ou un homme...
Je vais enfin franchir la porte, la refermer doucement quand je suis pris d'un doute, d'une inquiétude, je ne sais pas... J'y retourne. Bref instant de panique : ses vêtements sont en tas sur la moquette et elle repose nue, paisible, sur le jeté de lit bleu ciel... Curieusement, c'est à ce moment là que je vois vraiment son visage, ses cheveux courts et noirs, ses traits fins, ses sourcils finement ciselés en accents circonflexes, sa bouche un peu moqueuse. Elle sourit en dormant, abandonnée à ses rêves d'ivresse ! Elle a passé l'un de ses bras sous sa tête et cela lui remonte tendrement le sein gauche que je vois se soulever au rythme de sa respiration. Le bras droit repose sur son ventre, la main posée comme un papillon sur son léger buisson noir...
Je devine une longue fente sombre...
Je me suis assis sur le rebord du lit pour la regarder... Mon indiscrétion volontaire et son impudeur inconsciente confinent à l'obscénité ! Situation inédite. Silencieux, je l'observe, je grave chaque menu détail, de son corps... La trace d'une cicatrice d'enfance sur son épaule, un grain de beauté sur sa cuisse gauche, un léger hématome sur sa hanche. Je me raconte son histoire, je la fais mienne...
- J'ai nourri votre chat, dis-je soudain à mi-voix...
Je sursaute presque : ce sont les premiers mots que je lui adresse depuis que je l'ai rencontrée. Sortant enfin de ma contemplation hypnotique, je la couvre délicatement d'un plaid qui traîne au pied du lit et me glisse sans bruit hors de la chambre. Il serait temps que je rentre...
Une petite voix venue du fond de l'appartement...
- C'est une chatte... Vous l'aimez bien, ma chatte ?
J'ai tiré la porte derrière moi...
dimanche 4 janvier 2009
Dernier verre
Blues et afro jazz.
Explosif, avec un fond de Scotch, un stylo et deux doigts de vague à l'âme !
Mon dernier verre...
Un pub à la lumière à peine suffisante pour jeter trois mots sur mon carnet et me livrer à mon exercice favori d'écorchage à vif : écriture automatique à cette heure. Ça peut toujours servir, demain, plus tard, ailleurs... Mon dernier verre pour une dernière page. J'aime trop les frontières de l'ivresse pour les traverser franchement. Je m'arrête toujours à temps, histoire de voir. Juste pour voir, de l'autre côté, les mirages de l'inspiration.
- Je peux m'asseoir ?
J'ai sursauté. Brune, élégante, la quarantaine florissante, le teint des îles et le tailleur bleu, elle s'installe, les jambes jointes élégamment inclinées sur le côté. Pose deux verres sur la table basse, me regarde... Antilles, GuadeloupeGuadeloupe… Un parfum de vanille. Une infinie douceur vaguement alcoolisée au fond des yeux.
- Je sais que je vous dérange ajoute-t-elleajoute-t-elle, et je ne suis pas ce que vous croyez !
- Je ne crois rien... Mais j'allais partir...
- Oh ! Désolée... Je voulais m'enivrer un peu... Et je ne crois pas pouvoir le faire seule...
Sa façon de dire "eniv'er" !
Bon chic, bon genre... L'expression me vient à l'esprit. Je la regrette, l'efface... Education certes, aisance, belles manières, réussite sans doute. Sans affectation. Elle me plaît… Me raconte... Rencart manqué, copines absentes, un verre puis deux, puis trois… Et le dernier, qu'elle ne veut pas boire seule. Dérive. Infinie douceur, infinie tristesse. Ça se conjugue.
- Je vous accompagne alors… On boit à quoi ?
- Je ne sais pas… A nous. Vous vivez seul ?
Elle a jeté un regard à ma main gauche : je ne porte pas d'alliance. Elle non plus.
- Non… Je ne vis pas seul. Vous non plus, je parie...
- Gagné ! Comment savez-vous ?
Elle rit, une larme au coin de l'œil. Buvons à nous alors...
A l'ivresse contenue, au plaisir de l'autre.
Elle défait un bouton de sa veste et libère l'écume blanche d'une dentelle légère où fleurit l'ombre discrète de ses seins... Elle porte, serré autour du cou, un foulard bleu piqué d'un camée d'un autre temps...
Puis elle boit.
- Merci, dit-elle... Faisons semblant. Vous voulez ?
Et la voilà qui me raconte... Sa journée, sa vie, sa soirée de la veille au théâtre... Et je lui réponds sur le même ton. Elle s'anime, belle, désirable sans aucun doute, assise bien droite dans son fauteuil. Et soudain...
- Vous avez envie de moi ?
Silence.
Un infime relâchement dans sa posture et ses genoux se sont séparés imperceptiblement, assez pour que je me perde un instant dans ce soupir ambré... Elle sourit...
- Très franchement ? Je ne...
- Rassurez-vous : moi non plus ! C'est juste l'idée que ça pourrait nous arriver... J'aime. Pas vous ?
Alors nous avons fait "comme si"… Nous avons poursuivi nos bavardages, elle a posé sa main sur mon bras, je lui ai dit "Tu te souviens ?" en lui parlant de moi. Elle a convoqué les images d'un passé qui lui était étranger et elle était émue. Nous sommes sortis en titubant un peu, elle s'est accrochée à moi. Et moi à elle, je crois… Nous avons marché jusqu'au square pour nous dégriser, mais pas trop. Sous le vieux hêtre, nos lèvres se sont effleurées puis je l'ai prise par la taille, "comme si"… Ma main descendait un peu sur sa hanche dont je sentais le mouvement à chaque pas. L'étoffe de sa jupe glissait en cadence sur sa peau, ma main suivait l'étoffe et les ondes douces de sa chaleur…
- Je vous raccompagne…
- Chez vous ou chez moi ? répond-elle en riant.
Au fond d'une petite rue, le néon bleu d'un hôtel clignotait en grésillant. On faisait toujours semblant, en montant le vieil escalier, en ouvrant la porte grinçante d'une chambre baignée par la lumière de l'enseigne… Nous faisions comme si…
- Comme si vous me désiriez ?
Sa veste a glissé sur le sol, puis sa jupe, suivie par les dentelles blanches.
Elle n'a gardé, serré autour du cou, que son foulard bleu, piqué d'un camée de vieil ivoire…
mercredi 10 décembre 2008
Savez-vous...
Vous êtes là, Madame...
Assise bien droite dans votre fauteuil, un peu engoncée dans votre habillement d'hiver, je suppose que vous allez dans un instant rejoindre votre chambre. Vous êtes là, banale à première vue, quelconque sous votre longue jupe grise, votre veste de laine noire, votre cache-col rouge, en désordre, votre petite cape : rien ne retient le regard ! A première vue, je dis bien... Parce que cette abondance de vêtements, tout ce textile qui fait des plis, qui déborde, coule, cascade et serpente sur vous m'irriguent d'un désir inattendu et m'invitent impérieusement à inventer ce que je ne distingue pas, justement...
Vous êtes là, Madame, secrète, discrète, sage. Trop sage… Et je ne vois que vous ; votre cou, pâle, fin, gracile, qui ondule lorsque vous tournez la tête, cette échappée dans les replis complexes de votre encolure ouverte, ce chemisier blanc qui sourit un peu entre les boutons… Et votre buste, dont je devine les formes abandonnées sous votre veste… Et la légère dépression de votre jupe, là, entre vos cuisses que vous tenez si légèrement écartées sous le sombre rempart de l'étoffe, si légèrement animées que j'imagine soudain, jusqu'à son parfum, le détail soyeux de votre lingerie… Savez-vous, Madame…
Embarrassée de vos sacs et de votre équipage hivernal négligemment défait, vous buvez votre thé vert avec cette nonchalance désœuvrée que l'on aime surprendre et bousculer… Vous buvez votre thé et votre main gauche gracieusement courbée glisse sous votre veste, effleure votre sein droit tandis que vos yeux, un instant, se perdent dans le vague. Savez-vous, Madame…
Vous avez reposé votre tasse sur la table basse, vous avez ramené vos jambes vers le fauteuil, les inclinant un peu et croisant vos pieds… Et vous avez lentement, très lentement, lissé votre jupe le long de votre hanche moulant soudain, au bord du siège, la rondeur d'une fesse…
Savez-vous Madame, l'envie que j'ai de vous suivre dans le hall tout à l'heure, de prendre avec vous l'ascenseur fin de siècle qui monte si lentement, de planter mes yeux dans les vôtres, de descendre au troisième étage où, sur le palier, sans autre forme de procès, je trousserai votre longue jupe pour vous faire part de mon désir ?
Vous le savez, n'est-ce pas ?
vendredi 28 novembre 2008
Lettre à une Inconnue
Mon Inconnue, ma chère Inconnue…
Cela fait si longtemps…
Si longtemps que je ne vous connais pas !
Si longtemps, que mes pensées ont eu tout le loisir de vagabonder sur votre absence, d'en dessiner les contours et les courbes, de caresser vos hypothétiques desseins à mon égard, de butiner sur le bouquet délicat de vos désirs les plus secrets… Je rêve de vous, je l'avoue puisque je vous aime, et mon âme tout entière occupée par vos sortilèges n'aspire plus désormais qu'à l'exquise fusion de nos souffles…
Vous m'êtes indispensable, ma Précieuse. Vous m'accompagnez de vos rires légers, vous me nourrissez de votre lumière opaline, vous m'apaisez de votre transparence… Comme j'essaie moi-même d'être pour vous ce rêve insensé que vous faites toujours, depuis vos premiers émois de jeune fille, d'un amant vigilant, attentif à votre bonheur de tous les instants… Vous êtes celle par qui je suis...
Vous êtes ma source, je suis votre sourcier.
Je suis votre orage, vous êtes ma terre fertile.
Je suis votre montagne, votre roc
Vous êtes ma douce et riante vallée.
Vous êtes mon Eden...
Venez, mon Inaccessible.
Je vous attends…
Viens...

mardi 25 novembre 2008
La fin du monde
La première fois que tu t'es réfugiée dans mes bras, c'était la fin du monde !
Pas la vraie fin du monde avec la terre qui s'ouvre en deux, des nuages noirs qui roulent et les trompettes du jugement dernier qui hurlent, non, mais un cataclysme sans nom qui s'abattait sur toi parce que ta voiture était en panne, parce que tu avais cassé la clef dans la serrure et parce qu'en essayant d'entrer par la portière passager tu avais filé ton collant… Pour faire bonne mesure, tu avais laissé choir dans le caniveau des documents qui paraissaient au moins aussi précieux que la prunelle de tes beaux yeux bleus. Sous la pluie, tu tentais désespérément de les essorer un peu, penchée sur le capot de ta 205 sans trop te soucier de ta jupe qui remontait…
Je passais là par hasard. Et lorsque je t'ai demandé si je pouvais quelque chose pour toi, tu t'es effondrée dans mes bras et j'ai deviné que la fin du monde n'avait pas dû tomber très loin. Mais je n'ai pas senti que cela… Tu sanglotais sur mon épaule et, le nez dans tes cheveux bruns, j'ai découvert ton odeur de muguet, la blancheur de ton cou et la douceur tiède qui émanait de ton corsage humide.
Toi, tes papiers, ton sac, tes larmes, je vous ai entraînés dans le bistrot d'à côté. J'ai compris que tu avais manqué ton rendez-vous avec Untel, que jamais ce vieux con de conseiller des Editions Machin n'accepterait plus de te recevoir, que c'était foutu. "Comment voulez-vous qu'il lise ça" disais-tu en chiffonnant un peu plus les feuillets d'un manuscrit… Je te disais "on peut toujours essayer"… Et je lisais tes textes tandis que tes lèvres s'avançaient avec précaution sur le bord de la tasse, que tu buvais ton café brûlant à toutes petites gorgées et que, d'une main légère, tu cachais ton décolleté qui baillait. Sous ton chemisier blanc, tes petits seins nus frémissaient… "Et si vous appeliez Untel pour l'avertir ?"
… Untel n'était pas encore là... "Vous voyez, il y a de l'espoir ! Bon, je vous emmène, ma voiture est là…" Je ne sais pas comment je t'ai convaincue ! En chemin, je t'ai trouvée une boutique pour acheter des bas "Pas un collant, n'est-ce pas ? Des bas…" Tu m'as jeté un œil méfiant "Des bas ? Vous croyez ? - Oui. Des bas, j'en suis sûr…" Et quand tu es revenue, je ne sais pas si tu l'as fait exprès, en t'asseyant tu n'as pas tiré sur ta jupe, tu l'as laissée à la limite de la lisière de dentelle : "Ca ira, vous pensez ? – C'est parfait !" Il y avait sur tes lèvres un petit sourire que je ne connaissais pas encore et la pluie s'est arrêtée…
Aux Editions Machin, je t'ai accompagnée jusqu'au bureau de ce vieux con d'Untel. Tu n'en menais pas large parce que je saluais tout le monde et que tout le monde te disait bonjour gentiment. "Oui, c'est vrai… Je ne vous l'ai pas dit, mais je le connais un peu… Untel…" et nous sommes entrés dans le bureau vide où tu as recommencé à paniquer… "Je suis comment ?" : tu t'accrochais à mon regard comme à une bouée de sauvetage. Et moi je commençais à fondre devant ton air perdu, tes boucles brunes et tes yeux bleus ouverts sur l'avenir. Tu lissais ta jupe, tu tapotais ton col, tu as refermé un bouton "parce que bon, tout de même… qu'est-ce qu'il va penser…" Tu riais... et puis d'un coup, tu t'es de nouveau jetée dans mes bras pour me donner sur la joue un baiser propre à illuminer les trois prochains siècles.
"Vous êtes parfaite, Emilie… Asseyez-vous, je vous en prie…"
Et je me suis installé derrière mon bureau.
"Emilie comment, déjà ? Ah oui… Bon alors… Racontez-moi tout…"
Dehors, c'était le printemps...
lundi 17 novembre 2008
Instantané volé
Brune... 35 ans... Yeux noirs... Café et plus, si affinité !
Me suis perdu dans l'ombre dense de ses cuisses serrées...
N'y ai jamais trouvé que la trace d'un désir non identifié.

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