mercredi 31 octobre 2012

Il est plus tard que tu ne penses...

"Le temps est une image mobile de l’éternité immobile."
Platon

 

Sur le parvis du théâtre, j'ai aperçu Eglantine dans le flot des spectateurs qui sortaient… J'ai toujours ressenti un léger picotement de plaisir quand je rencontre Eglantine par hasard. Elle m'a vu, de loin, m'a fait un petit signe pour que je l'attende et elle s'est dirigée vers moi…
Elle a bien mis trois minutes pour me rejoindre ; ça me plaisait beaucoup parce que je ne la quittais pas des yeux, qu'elle le savait et qu'elle aime bien que je la zyeute comme ça, sans vergogne. Histoire d'ajouter un peu de piment à notre chaste et platonique amitié ! Il lui arrive parfois, après-coup, de faire semblant de s'en offusquer "Non mais dis-donc, arrête un peu, on dirait que tu me déshabilles avec tes yeux de garçon…" Et elle trouve toujours un truc dans sa tenue qu'elle fait mine de remonter ou de refermer, en le descendant ou en l'ouvrant un peu plus… Ce soir, elle portait un pantalon noir léger et une tunique turquoise qui flottait autour d'elle comme une aurore boréale.

- Tu étais là aussi ? dit-elle en arrivant près de moi. Quelle horreur ce machin ! Massacrer Beckett à ce point… Tu as réussi à tenir jusqu'au bout ?

Elle m'a posé une bise sur chaque joue en frôlant mes lèvres au passage…

- C'est-à-dire qu'à force d'attendre Godot, j'ai fini par attendre la fin, moi… D'une longueur !
- Et avec ça, j'ai plus de bus pour rentrer… Merde !

La pluie venait de se mettre à tomber, d'un coup, drue, définitive, tandis que la foule se dispersait dans une sourde rumeur de désapprobation. Il ne resta bientôt plus que nous sous l'auvent du théâtre…

- J'ai ma voiture à deux minutes d'ici. Je te raccompagne ?

Cavalcade sous la pluie. Deux portières qui claquent puis le bruit infernal des gouttes sur la carrosserie, l'odeur de nos cheveux et de nos vêtements mouillés, nos respirations… En quelques instants, une épaisse buée aveugle les glaces et nous enferme dans une bulle intemporelle, bleuie par l'horloge de bord qui affiche un inquiétant "00:00".

- On y va ? me dit-elle.

J'ai sursauté ! J'ai démarré ; je suis sorti du parking désert puis j'ai pris la grande avenue. Tous les feux clignotaient à l'orange.

- Tu semblais déconnecté. Quelque chose ne va pas ?
- Je pensais à un truc… Quelqu'un a écrit que "le temps, c'est se qui se passe quand rien ne se passe". Paradoxal, non ?
- Ce qui voudrait dire que lorsqu'il se passe quelque chose, le temps n'existe plus ? Et là alors, maintenant, on en est où ?
- Je n'en sais rien : il est toujours zéro heure, regarde !

Elle a jeté un œil sur la pendulette, et moi sur son pantalon et sa tunique trempés qui lui collaient à la peau…

- Tu rigoles : il est presque 1 heure !
- Tu ne portes jamais de sous-vêtements ?
- Dis-donc, toi ! Fais plutôt attention à la route !
- En fait… Ce qui est effrayant, c'est que le temps n'est pas le même pour tout le monde ! Ton présent est différent du mien et mon "maintenant" à moi, n'est pas le même que le tien. Tu me suis ?
- A condition de me souvenir de mes cours de physique et de philo, oui, vaguement !
- Tu connais l'exemple : si je pouvais t'observer en ce moment en étant très loin dans l'espace, en fait, je nous verrais avant…
- Ne parle pas de malheur : je ne tiens pas à revoir la pièce !
- Et plus on s'éloignerait, plus on remonterait dans le temps.
- Et tu finirais par me voir sous la douche ce matin ! Je parie que tu en rêves…

Elle rigolait. Avec un kleenex, elle tentait inutilement de se sécher un peu. Elle s'épongeait consciencieusement en tirant sur sa chemise, ce qui accentuait un peu plus le relief de ses tétons bruns sous l'étoffe.

- Tu devrais retirer ton… machin, là… J'ai un pull sur la banquette arrière.
- C'est que…
- Oui, je sais : tu n'as rien dessous !
- Gna-gna-gna… Bon, merci… Tu ne regardes pas alors…
- Bien sûr que non !

Elle s'est contorsionnée dans tous les sens, elle a retiré sa tunique, j'ai d'abord aperçu son sein gauche qui dansait avec ses mouvements et luisait d'humidité, puis les deux, qui se tendaient tandis qu'elle étirait les bras, juste au moment où, la tête enfouie dans sa chemise, elle ne pouvait plus me voir… Je me suis dit bêtement "Mince, c'est la première fois que je vois les seins d'Eglantine." Puis mon pull a glissé mollement sur sa poitrine et c'était fini.

- Mets ta ceinture… Nom de Zeus, ça te fait un sacré décolleté, ce pull…
- Bon, et alors ? Ton voyage dans le temps ? Si je me souviens bien, le principe veut que si nous revenons à toute vitesse vers le sujet que nous observons, c'est son futur que l'on découvre.
- Exact : nous nous verrions déjà rendus devant chez toi…
- Et il se passe quoi devant chez moi ?

Nous arrivons…
Sur la place, l'horloge de l'église affiche tranquillement minuit et demi.
- Tu crois que ce serait bien de connaître l'avenir ? me demande-t-elle, les yeux rivés sur le clocher.
- En fait… La question que je me pose, c'est de savoir si nous vivons dans le même temps, le même présent. Si nous vivons bien la même chose. Est-ce qu'un ridicule millionième de nanoseconde de décalage quelque part dans l'espace-temps ne pourrait pas aboutir à un gigantesque malentendu entre les gens ? S'il y avait des fuites, tu vois ? Des fuites entre le temps des uns et le temps des autres…

Je me suis arrêté devant chez elle.
La pluie avait cessé je ne sais quand…
Des étoiles clignotaient dans un ciel sans nuage et je sentais son parfum.
Elle me regardait…

- … Parce que si nous n'avons pas le même temps, nous sommes seuls, tu comprends Eglantine ? Terriblement seuls. Chacun derrière ses yeux, condamné à regarder le monde à travers un prisme déformant, à utiliser des codes différents, à croire que nous nous comprenons alors que nous sommes tous des étrangers. Seuls…

Mon gros pull bâille sans pudeur sur sa poitrine nue. Elle se tourne vers moi et me regarde. Son visage n'est plus qu'à quelques centimètres du mien, son souffle sur ma bouche… Je vois poindre une larme au bord de ses paupières. Plus proche encore… Ses lèvres humides glissent sur les miennes, me respirent... Un petit bout de langue s'immisce, me cherche, me goûte, me trouve. Au fond de ses yeux noirs brillent des nébuleuses spirales, l'éternité scintille. Je me dis que le temps s'est peut-être arrêté pour moi sur une fraction de seconde, mais pas pour elle, qu'elle est déjà partie, rentrée chez elle, qu'elle dort…

Quelque part, une cloche sonne. Un seul coup, grave et long dans la nuit...

- Je pense à quelque chose… me dit Eglantine
- Et ?
- Eh bien, disons que j'accorde une confiance aveugle à Einstein ; je viens donc de joindre nos "masses" respectives de façon à ce que, n'en faisant plus qu'une seule, nous courbions toi et moi, l'espace de la même manière. Ainsi, toute trajectoire voisine devrait être déviée de manière identique pour toi et pour moi, sans aucun risque d'aberration dans l'espace temps, sans divergence aucune... Et je me demande si on ne pourrait pas approfondir cette théorie… Tu montes ? Il n'est pas si tard…

Posté par Eronaute à 03:17 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
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lundi 4 juin 2012

Attractions célestes

- Tout de même, cette histoire de trou noir géant, ça me donne le vertige !
- Tu parles de celui qui a bouffé une étoile récemment ? **
- Oui... Et sans compter que nous en avons un, nous aussi...
- Mmoui ?
Elle hésite un instant.

- ... Au beau milieu de notre Voie lactée, je veux dire...

Léger flottement.

- Ah... Sagittarius A ! C'est ça ?
- Oui. Trois à quatre millions de fois plus massif que le Soleil, il est en train de phagocyter des milliards d'astéroïdes qu'il avale à plus de 4 millions de kilomètres à l'heure...

Je ne sais plus comment  la conversation en est arrivée là...
J'ai croisé Eglantine au coin de la rue, on s'est fait la bise, on s'est mis à parler de choses et d'autres elle et moi, plantés sous un tilleul. Faut dire qu'Eglantine, je crois, elle m'aime bien et j'avoue qu'elle me fait de l'effet. Elle a de la conversation : elle parle d'elle sans façon, elle sait m'écouter, elle me pose des questions et répond aux miennes. Je m'entends bien avec Eglantine... Même que je me demande si je ne suis pas un peu amoureux d'elle ! Et puis j'aime bien ses seins sous son t-shirt noir parce qu'ils semblent libres et tranquillement épanouis, sans exagération, juste comme ça, avec leur petit bout qui pointe, exactement comme j'aime...

- C'est surprenant un trou noir... Comme une entreprise d'autodestruction, tu ne trouves pas ?
- Une façon pour l'univers de se sodomiser lui-même, c'est ça ?
Elle a osé la première !
J'avoue que quelques idées égrillardes m'ont traversé l'esprit  mais je ne m'attendais pas à celle-là... Elle rougit un peu, regarde ailleurs, je crois même qu'inopinément elle a laissé trainer ses yeux à hauteur de ma braguette. Alors j'en fais autant... Et un un petit coup de vent tiède et parfumé accompagne notre silence.

- Ce qui me fascine moi dans cette histoire, c'est qu'un trou noir, ça ne se voit pas en fait. Ca aimante, ça attire inexorablement mais ça ne se voit pas.
- C'est ça. Ca se devine, mais ça n'est révélé que par l'environnement et par les réactions qu'il provoque...
- Oui. Comme des plis dans l'espace-temps. Tu comprends ?
- Tu penses à quoi, là ?
- A rien...

AttractionC'est faux. Depuis tout à l'heure, ce n'est plus son t-shirt noir que je regarde à la dérobée mais son jean "straight" à taille basse, juste en dessous de sa ceinture où le relief de son pubis ne m'est suggéré que par les plis et la forme agréablement bombée de l'étoffe...
- Il me semblait pourtant, dit-elle...

C'est terrible ! Je ne peux plus me sortir de la tête l'image d'une  motte charnue auréolée d'une fine toison sombre et délicatement moulée dans le triangle d'une petite culotte noire... C'est malin !

- Tout ça, dis-je pour faire bifurquer la conversation, c'est un peu comme la matière sombre ! On suppose qu'elle existe mais on ne la trouve pas, et si elle n'existe pas, il faut revoir toute la théorie de la gravitation universelle, des corps qui s'attirent et qui tournent les uns autour des autres...
- Tu veux parler d'EROS ?
Silence dubitatif de ma part et regard qui glisse à hauteur de son sexe... Au bas de mon ventre une petite vibration m'alerte... Je crois que je vais bander...
- Tu sais bien Eros : Etude et Recherche des Objets Sombres...
- Ah... Des objets sombres, oui... Comme... comme... Je ne sais pas trop...
- ... Comme l'invisible toison des galaxies, propose-t-elle avec emphase. Enfin, je veux dire...

Voilà, maintenant je bande, c'est sûr !

 
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** Observation faite en mai dernier mais l'évènement date évidemment de quelques millions d'années...

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