vendredi 20 mars 2009
Troisième lettre à une inconnue
Mon insaisissable impatiente,
Rendez-vous à l'heure dite en ce lieu convenu et connu de vous seule...
Vous n'aurez pas à patienter trop longtemps.
Il se peut d'ailleurs que je m'y rende avant vous et que je vous y attende moi-même longtemps... J'en profiterai pour rédiger mentalement la correspondance que nous n'avons jamais échangée, sinon dans nos rêves. Des dizaines de lettres où vous me parlerez de moi, où je vous parlerai de vous.
Et lorsque je vous aurai attendue, lorsque vous ne serez pas venue et que je vous aurai tant aimée de vous avoir tant attendue en inventant et réinventant notre histoire, j'irai prendre un verre au bistrot du coin pour vous attendre encore et je vous commanderai un thé...
Au cas où...
mercredi 18 mars 2009
Dialogue muet
- Vous savez quoi ? J'adoooore entendre votre voix !!!!
- Ah... Et elle vous fait quoi, ma voix ?
- Heu... Je passe ! Je peux utiliser mon Joker, là ?
C'est malin !
C'est même de la rétention d'information, ça...
Mais bon... Comme je ne te vois pas au téléphone, je peux bien imaginer ce que je veux sur ce que te fait ma voix que tu adooooores...
- Vous savez, si vous ne me dites rien, je peux tout imaginer !
- Ah... ...
- Oui...
Oui ! Et si tu savais...
Ah, oui... Intéressant, ça... Ah, mais oui ! Oh... Houla ! Pfff...
- Et vous imaginez quoi, alors ?
- Heu... Je passe ! Je peux utiliser mon Joker, là ?
lundi 16 mars 2009
De fil en aiguille...
Je flâne, noctambule et solitaire le long d'une avenue déserte lorsqu'une petite voix venue d'ailleurs me tire de ma rêverie…
- Monsieur, s'il vous plaît ! Monsieur…
Une élégante brunette s'agite dans son cabriolet, empêtrée dans sa ceinture et vaguement brumeuse. Son œil pétille toutefois d'une étonnante malice.
- Ils m'ont bloquée… Ne pourrai jamais sortir d'ici, moi… Prise devant, prise derrière… Comment voulez-vous…
Elle rit.
Brusque coup d'accélérateur ! Bruit de verre pilé à l'arrière… Elle enclenche une première vrombissante, torture le volant, finit sa course dans la berline noire de devant dont l'alarme hurlante et clignotante se met en route…
- S'il vous plaît… Vous me sortiriez de…
Elle rit, elle pleure. Je ne sais plus trop. Elle non plus. Adorable… Elle se pousse côté passager, chiffonnant sa jupe qui s'accroche au levier de vitesses. Dans un sursaut menaçant, le moteur cale.
Bon, d'accord…
Vingt-cinq athlétiques coups de volant plus tard et sa voiture enfin dégagée, je tente de prendre congé lorsque…
- Nooon ! Attendez. Je ne suis pas très… Je ne peux pas… Ça vous ennuierait de me conduire jusque chez moi ? C'est juste là… S'il vous plaît ! Vous voulez bien ?
Je lui dirais bien qu'elle n'a qu'à rentrer à pied, que ça lui remettrait les idées en place, que… Mais à l'observer plus attentivement, je suis pris d'un doute. Et si elle allait s'effondrer dix mètres plus loin ? Si elle se perdait ? Si elle se faisait agresser ? Et sa voiture en double file ? Ok, j'ai compris...
Bien droite sur le siège passager, elle remet en place le col de son chemisier, lisse sa jupe curieusement courte tout à coup et me donne quelques indications sur le trajet, la façon de m'y prendre… Droite, gauche, deuxième feu… C'est là. Place libre miraculeuse devant l'entrée d'un immeuble cossu. Sortie chancelante du véhicule, restitution des clefs, remerciements, mondanités… Elle s'éloigne, s'écroule sur les marches, se relève, digne. En larmes… Et merde !
- Vous…
5, 4, 7… non 3 puis A… Bzzz !
Nous passons victorieusement l'épreuve du digicode. Le hall s'inonde soudain de lumière, je nous vois dans douze miroirs à la fois : couple approximatif qui m'est étranger, moi un peu défait à force de la hâler, elle qui s'accroche à moi, petite femme menue, brune, paumée. Belle ! La porte de l'ascenseur s'ouvre, tentante… Se referme sur nous en soupirant...
- Je crois que je vais...
Au milieu du salon où j'ai réussi à la conduire, elle lâche prise, glisse le long de ma veste, s'accroche dangereusement à ma ceinture... S'endort, un sourire d'ange sur les lèvres, tandis qu'un chat persan sorti de nulle part se frotte à mes jambes en ronronnant ! Eh bien, me dis-je, allons-y... Je la remorque plus que je ne la porte jusqu'à une chambre et la débarque sans façon, en travers, sur le grand lit, jambes pendantes.
Elle ouvre un œil.
- Mes chaussures... me déshabiller, dit-elle en se trémoussant.
Ah, non !
Juste la remettre dans le bon sens, lui retirer ses escarpins, me tirer vite fait, bordel ! Un téléphone sonne dans l'immeuble, une porte claque. Le chat miaule à fendre l'âme. Dans ma retraite, je passe devant la cuisine, trouve un paquet de croquettes... Et si elle avait eu un chien, me dis-je un peu rêveur, ou un homme...
Je vais enfin franchir la porte, la refermer doucement quand je suis pris d'un doute, d'une inquiétude, je ne sais pas... J'y retourne. Bref instant de panique : ses vêtements sont en tas sur la moquette et elle repose nue, paisible, sur le jeté de lit bleu ciel... Curieusement, c'est à ce moment là que je vois vraiment son visage, ses cheveux courts et noirs, ses traits fins, ses sourcils finement ciselés en accents circonflexes, sa bouche un peu moqueuse. Elle sourit en dormant, abandonnée à ses rêves d'ivresse ! Elle a passé l'un de ses bras sous sa tête et cela lui remonte tendrement le sein gauche que je vois se soulever au rythme de sa respiration. Le bras droit repose sur son ventre, la main posée comme un papillon sur son léger buisson noir...
Je devine une longue fente sombre...
Je me suis assis sur le rebord du lit pour la regarder... Mon indiscrétion volontaire et son impudeur inconsciente confinent à l'obscénité ! Situation inédite. Silencieux, je l'observe, je grave chaque menu détail, de son corps... La trace d'une cicatrice d'enfance sur son épaule, un grain de beauté sur sa cuisse gauche, un léger hématome sur sa hanche. Je me raconte son histoire, je la fais mienne...
- J'ai nourri votre chat, dis-je soudain à mi-voix...
Je sursaute presque : ce sont les premiers mots que je lui adresse depuis que je l'ai rencontrée. Sortant enfin de ma contemplation hypnotique, je la couvre délicatement d'un plaid qui traîne au pied du lit et me glisse sans bruit hors de la chambre. Il serait temps que je rentre...
Une petite voix venue du fond de l'appartement...
- C'est une chatte... Vous l'aimez bien, ma chatte ?
J'ai tiré la porte derrière moi...
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