lundi 3 novembre 2008
Vol de nuit
Sa main a glissé et s'est posée délicatement sur ma cuisse gauche...
J'allais m'endormir. Je crois... Je ne me souviens pas exactement. Ce n'est jamais facile de se souvenir exactement... Je veux dire, l'enchaînement des choses. On retient des parcelles, des débris, puis on les assemble pour en faire une histoire, et on croit se souvenir...
Deux heures plus tôt, elle s'était présentée au contrôle d'embarquement juste devant moi. Je l'ai remarquée à cause de l'attitude de l'agent qui, après le portique, lui passait le détecteur manuel sur tout le corps. Il me semble bien que je me suis interrogé sur la façon dont elle aurait pu dissimuler quoique ce soit sous ses vêtements. Bras écartés, elle s'était laissé faire, l'air absent, jusqu'à ce que le préposé remontant son appareil trop vivement lui retrousse la jupe sur ses fesses. De jolies fesses moulées dans un slip de satin blanc... Elle s'était retournée, un peu embarrassée. Elle avait vu que je la regardais, elle m'avait souri d'un sourire penaud, presque enfantin, puis elle avait rassemblé ses bagages et disparu dans la foule des passagers...
Après, je ne me souviens pas bien. J'ai fait comme tout le monde je suppose : j'ai attendu l'embarquement et j'ai tué le temps en buvant un café, en cherchant un hypothétique cadeau de dernière minute dans un duty free. Je l'ai peut-être aperçue de loin tandis qu'elle achetait un livre. C'est ça... un gros livre à la couverture colorée, juste avant que l'on nous appelle pour l'embarquement. Après… Après, je ne sais pas. Il y a eu le sourire de l'hôtesse, l'inévitable piétinement dans l'allée, l'odeur écœurante du kérosène…
J'étais déjà installé lorsqu'elle est arrivée. Fauteuil près du hublot, à ma gauche... Gymnastique habituelle, contorsions diverses pour ranger les sacs dans le coffre, on se marche sur les pieds, elle lève les bras, je vois son nombril, je lui donne un coup de main, je la laisse passer, on se frotte un peu, ses seins tutoient brièvement mon torse, visages à cinq centimètres, nos yeux se croisent puis on regarde ailleurs... On s'assied. "Bonjour... Bonjour ! Oh, je vous ai vu au contrôle... Oui, moi aussi..." Elle rougit. Je crois. Peut-être pas ! Dans une histoire, ce serait bien qu'elle rougisse à ce moment là. Mais non, en fait.
Après le repas, la cabine a été plongée dans la pénombre. Il restait encore cinq heures de vol. Elle s'est enroulée dans sa couverture pour dormir. Un peu après, elle m'a demandé si elle pouvait mettre la mienne en plus... "Enfin, sur nous deux, comme ça... C'est mieux, non ?" En réalité je ne sais pas trop comment c'est arrivé, mais nous nous sommes retrouvés sous les deux couvertures, comme un vieux couple habitué aux vols transcontinentaux. Elle a même relevé l'accoudoir central parce que ça lui faisait mal, là... Puis elle a dormi ! Du moins elle n'a plus bougé, et moi je n'osais pas trop bouger non plus parce qu'elle a laissé tomber sa tête sur mon épaule gauche et que je ne voulais pas la déranger. Elle était recroquevillée, les jambes ramenées sur le siège, en chien de fusil, la main droite sous son menton, la joue contre mon épaule et le bras gauche sur son genou qui s'appuyait sur ma cuisse... Difficile à expliquer... Mais en gros c'était comme ça. Une sorte d'intrication complexe de membres dans la tiédeur inattendue de couvertures sous lesquelles je trouvais que ça sentait bon...
Et donc, sa main a glissé sous les couvertures. Elle a glissé, ou alors ça s'est passé autrement, je ne sais pas trop parce que, justement, je commençais à m'endormir. Sa main s'est posée délicatement sur ma cuisse gauche. Voilà. Ça j'en suis sûr ! Même que dans mon demi-sommeil je me suis cru chez moi avec la main de Légitima qui s'agitait doucement sur ma cuisse. Parce que sa main a opéré une tranquille reptation vers le haut jusqu'à se retrouver là où je ne pouvais pas imaginer une heure plus tôt qu'elle se retrouverait ! Et je me souviens alors avoir été très perturbé parce que ma ceinture était défaite et mon pantalon vaguement ouvert ! Il se trouve que lorsque je voyage en avion, je retire toujours mes chaussures et j'ouvre mon pantalon... En général, personne ne le sait. Mais là...
J'ai d'abord retenu ma respiration...
Je me disais que si elle se réveillait, elle prendrait peut-être ça très mal. Mais en définitive, je ne suis plus très sûr aujourd'hui qu'elle dormait et je ne sais plus au juste ce que je pensais. Je me demande d'ailleurs si je pensais quelque chose. Sa main s'immisçait franchement, se jouait des obstacles, pour se saisir enfin de ce qu'elle ne pouvait plus manquer de trouver à ce stade. J'ai repris ma respiration au rythme tranquille de ses mouvements et pour ne pas être en reste, j'ai laissé ma main gauche partir en exploration entre ses cuisses. Je trouvais ça, dans la promiscuité de la cabine et la rumeur sourde des réacteurs, extrêmement osé mais terriblement excitant. Est-ce que j'ai été plus surpris par l'humidité de la petite culotte rencontrée en chemin ou par le fait qu'elle prenne discrètement une position plus confortable ? Je ne sais plus... Cela fait partie des détails que j'ai oubliés. J'ai juste le souvenir d'une peau tiède, d'une toison fine et légère, de l'infime ondulation des couvertures sous lesquelles elle avait disparu entièrement... Je me souviens aussi du moment où j'ai senti sa bouche gober mon sexe et l'ineffable contraction de sa chatte autour de mes doigts…
Comment nous sommes-nous réveillés ? Je me souviens de la collation du matin, juste avant d'arriver à Paris, du café brûlant et d'un croissant dont les miettes s'éparpillaient sur les couvertures chiffonnées à nos pieds, de sa main crispée sur la mienne à l'atterrissage, de l'empressement des passagers à quitter l'appareil… De sa jupe qui dansait alors qu'elle allait récupérer ses bagages… Et puis je ne l'ai plus vue ! Je ne sais pas pourquoi mais c'est un fait : je ne l'ai plus vue. Je ne sais pas comment je l'ai perdue. Je ne sais pas si elle m'a cherché, si elle m'a attendu quelque part…
Un jour je me suis dit que tout ça n'était jamais arrivé ! Je ne connais même pas son prénom. Je n'ai qu'un vague souvenir de son visage, des visions fugaces, l'illusion d'un parfum très doux qui pourrait bien être "Vol de nuit"… Des débris d'histoire. Mais non, je ne sais plus… De même, je me suis toujours demandé depuis d'où je tenais ce slip de satin blanc retrouvé dans ma poche lorsque plus tard, à Roissy, je cherchais de la monnaie pour payer la navette…
Commentaires
Souvenir, souvenir.
Merveille...
Voici un petit bijou.
Vous nous gâtez. Ce texte est superbe.
Merci.
j'ai l'impression que c'est une mémoire faussement courte, ou alors le narateur s'efforce-t-il d'oublier ce qui parait être une chimère?
Moi qui n'ai jamais pris l'avion (si si je jure)je suis tout à coup attirée par les longs couriers, avec couvertures bien entendu!
Je ne viens pas te lire assez souvent et pourtant j'adore les blogs à ralonge, et le tiens est tout ce que j'aime, je suis impardonable
En un mot comme en cent
FA-BU-LEUX !!!
Sous vos mots, sous la couverture, j'étais elle, je n'avais plus peur de l'avion...
Joli texte qui me laisse perplexe et finalement presque convaincue que vous l'avez rêvé...
















