vendredi 18 avril 2008
Filles de sable
Je n'avais plus tout à fait l'âge des châteaux de sable, encore moins celui pâtés humides alignés à la lisière des vagues. Pourtant, le souvenir de la cousine Zaza n'était pas loin... A proximité du parasol familial, je révisais mon adolescence prochaine et m'adonnais à mon occupation favorite : je regardais les filles. Après la grisaille scolaire et la rigueur des vêtements citadins, la plage était l'un des rares endroits, sinon le seul, où mon intérêt croissant pour l'anatomie féminine pouvait enfin se satisfaire, grâce à la mode du bikini. Je me moquais bien qu'elle vînt, cette mode, d'un atoll lointain où se poursuivaient les expériences nucléaires américaines : je rêvais d'explosions plus intimes que l’efflorescence de ces corps dévêtus me suggérait avec insistance.
Le port du "deux-pièces" relevait pour moi d'un autre mystère ! Comment pouvaient-elles arborer cette absence de vêtement lorsqu'en ville un simple coup de vent révélant un instant l'obsédante et chaste culotte de coton blanc les faisait hurler de confusion ?
Etendu sur le ventre et feignant une profonde méditation, je ne perdais pas une miette du spectacle que m'offraient ces demoiselles. Par petits groupes, elles allaient et venaient, riant fort et souvent faux. Elles avançaient parfois les bras croisés, comme on les voit au lycée serrer contre elles leurs livres et leurs classeurs. Ici, à défaut de classeurs, elles ne serraient sur leurs jeunes seins qu'un dernier vestige de pudeur et sous la pression de leurs bras nus leur poitrine gonflait leur soutien-gorge...
Quelques unes, étendues sur leur drap de bain, côté pile ou côté face, évoquaient des paysages de dunes blondes animés de creux et de courbes que je déchiffrais avec avidité, maudissant les quelques centimètres carrés de tissu qui me séparaient encore de la révélation définitive. Je faisais l'apprentissage de la frustration que suscite un corps qui se dénude sans jamais tout à fait se révéler. Ces ventres plats, blancs ou dorés, ces nombrils impudiques, ces hanches sculptées que soulignait d'un trait fragile le minuscule bikini, ne faisaient qu'exacerber mon désir d'en découvrir davantage, de comprendre enfin pourquoi si peu d'étoffe constituait l'obstacle le plus infranchissable.
D'autres, qui sortaient de l'eau, s'allongeaient ruisselantes à même le sol où elles s'abandonnaient au soleil en s'étirant. Je guettais alors leurs moindres mouvements qui déplaçaient sensiblement les maillots : d'infimes modifications de frontière découvraient des liserés de chair pâle que je n'aurais jamais dû voir et qui repoussaient les limites de l'invisible ! Peu à peu, le sable les recouvrait. Des bancs dorés asséchaient leur peau brune. Des îlots émergeaient sur les reliefs, s'étendaient, puis se rassemblaient en continents entiers dont les rivages s'étiraient sur l'étoffe, l'effaçant. Le sable gommait les frontières, s'affranchissait des limites, les habillait enfin de leur nudité.
Lorsqu'elles se relevaient, je m'imaginais voir s'éloigner des statues de femmes nues dont le moule encore chaud sur la plage révélait leur empreinte où, pour m'enivrer de leur parfum j'allais m'étendre, les yeux clos...

Commentaires
Belle évocation !
Cela me rappelle des souvenirs de journées à la piscine, des souvenirs de deux jeunes filles qui s'amusaient à dessiner sur le bord du bassin ensoleillé, du bout de leurs doigts mouillés, la drôle de bosse qui ornait le maillot de bain de ces messieurs... hmmmm...
Premiers émois
aussi touchants que révélateurs. Je vous reconnais déjà bien là, mon Amiral, dans cet ado curieux et voyeur...sourire
Ah, les charmes de l'anamnèse! On s'imagine très bien s'éveiller, avec vos yeux intrigués, au désir des lys dans les vallées et monts sculpturaux!
la plage, le sable chaud et le corps en feu. Vos souvenirs m'évoquent des envies présentes en ce printemps si pluvieux.
Retomber en adolescence pourquoi pas?
plein de baisers
Armandie
Outre l'anecdote qui a dû faire sourire pas mal de vos lecteurs (et lectrices) se sentant concernés, j'ai apprécié le voyage dans votre imaginaire et vos mots si évocateurs.
voilà qui est très touchant!...aurais-je, moi aussi, provoqué tant d'émois, lorsque je me promenais sur la plage, à l'aube de l'adolescence?...
















